En Terre de Feu, une ancienne institutrice de maternelle a transformé une ferme battue par les vents en l’unique colonie continentale de manchots royaux. Son histoire parle de patience, de recherche scientifique et de cohabitation.
En Terre de Feu, il existe une baie que les explorateurs ont longtemps jugée peu utile. Trop peu profonde pour les navires, trop difficile d’accès, trop éloignée. Aujourd’hui, cette portion de la côte chilienne, perdue aux confins du monde, est devenue l’un des sites de conservation les plus surprenants de la planète : la seule colonie continentale de manchots royaux existant en dehors des îles subantarctiques. Et ce mérite revient, du moins en partie, à une ancienne institutrice de maternelle de 72 ans.
L’histoire de Cecilia Durán Gafo, racontée par le Guardian, semble tout droit sortie d’un roman. Lorsque, au début des années 1990, elle a vu apparaître les premiers manchots sur sa propriété, dans la Bahía Inútil, Durán était loin d’imaginer qu’elle deviendrait la gardienne d’une colonie destinée à attirer biologistes et visiteurs du monde entier. Les manchots royaux, Aptenodytes patagonicus, vivent presque exclusivement sur les îles de l’océan Austral. Et pourtant, depuis des siècles, ils fréquentent ces côtes venteuses de la Patagonie chilienne, probablement parce que les eaux peu profondes leur offrent une protection naturelle contre les grands prédateurs marins.
Les débuts de la colonie
Pendant longtemps, les manchots ne sont pourtant pas parvenus à s’installer de manière durable. Trop de présence humaine, trop de perturbations. Cecilia Durán a raconté au Guardian que certains spécimens avaient même été capturés par des personnes se présentant comme des chercheurs scientifiques. "Ils ont mis les manchots en cage et les ont emmenés au Japon", a-t-elle expliqué au quotidien britannique. Après cet épisode, les animaux ont disparu pendant des années.
Lorsqu’ils sont revenus, en 2010, le scénario a semblé se répéter : des visiteurs trop envahissants, des œufs dérobés, des photos prises à quelques centimètres des animaux. "Ils leur mettaient des petits chapeaux et des lunettes de soleil pour faire des selfies", se souvient Durán. En peu de temps, la colonie s’est effondrée : sur environ 90 individus, il n’en restait plus que huit. C’est alors que Cecilia Durán a pris une décision : protéger les manchots en délimitant une partie de sa propriété. Elle a commencé seule, passant des journées entières sur la plage pour s’assurer que personne ne dérangeait les animaux. "Je venais ici avec un thermos et un sandwich, raconte-t-elle. Je restais toute la journée, gelée jusqu’aux os."
En 2011, ces terres sont officiellement devenues une réserve privée dédiée à la conservation pour les cent prochaines années. Aujourd’hui, la zone protégée couvre 30 hectares et accueille une équipe composée de biologistes, de vétérinaires et de professionnels de l’écotourisme. Le tourisme lui-même y a trouvé un nouvel équilibre : les visiteurs, jusqu’à 15 000 par an, ne peuvent observer les manchots qu’à distance, le long de sentiers balisés et aménagés.
La nuit face aux visons
Le défi ne concernait pas seulement les êtres humains. En Terre de Feu, les visons et les renards gris, introduits par l’homme au siècle dernier, attaquaient les œufs et les poussins. Pendant des années, l’équipe de la réserve a travaillé la nuit pour les éloigner de la colonie. Ils achetaient des restes de viande chez les bouchers locaux et les déposaient loin de la zone protégée, habituant ainsi les prédateurs à chasser ailleurs. Avec le temps, les efforts ont porté leurs fruits. L’an dernier, 23 poussins ont survécu : le chiffre le plus élevé jamais enregistré au sein de la colonie.
Un laboratoire à ciel ouvert
La réserve est aussi devenue un centre de recherche scientifique. Les chercheurs qui collaborent avec l’Antarctic Research Trust ont observé que les manchots arrivés de colonies situées à des milliers de kilomètres parviennent à s’adapter rapidement à la nourriture disponible dans la baie chilienne. Une capacité qui pourrait s’avérer précieuse dans un écosystème marin de plus en plus bouleversé par la crise climatique. Au fond, l’histoire de la Bahía Inútil marque les esprits parce qu’elle raconte une cohabitation fragile mais bâtie sur des règles, de la patience et une présence constante, dans un coin de la planète où le vent souffle presque en permanence et où les manchots continuent de revenir.
