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EN TOURNEE - Tout n'est pas complètement noir chez les Afghan Whigs

  • 21 sept. 2026 13:00

Cette année, le groupe américain souffle les 30 ans de Black Love, un album qui a désarçonné une grande partie de son public avant de progressivement occuper une place essentielle dans leur répertoire

Écorché vif, le chanteur du groupe américain cherche la sérénité dans le tourbillon maudit du rock. Flash-back sur une mémorable rencontre en 1996. Un entretien mené par Etienne Tordoir.

Physiquement, Greg Dulli ressemble à ces oiseaux de mauvais augure qu'on accuse de colporter le malheur. Toujours habillé de noir, il survole de sa voix rauque les hymnes aux allures sataniques d'un groupe joliment rescapé du raz-de-marée « grunge ». Et pourtant, sous des allures d'ermite bourru, cet homme passionné et meurtri cache des sentiments purs et tout simplement humains.

Bien sûr, l'histoire retiendra toujours que le guitariste Rick McCollum et notre interlocuteur tailladé de partout se sont rencontrés à l'automne 86 dans une cellule d'Athens, en Ohio, après une nuit d'Halloween un peu trop déjantée. Greg Dulli n'est certes pas un enfant de chœur. De sérieux coups de gueule parsèment la carrière tourmentée des Afghan Whigs, un groupe véritablement rock. Les poings ont souvent remplacé les mots dans d'homériques disputes qui se terminèrent aux urgences des hôpitaux. Avec quelques points de suture en prime.

Sans en préciser les circonstances, Greg Dulli se prend à en dresser le bilan. « Je me suis déjà cassé les deux jambes, une des mains, chacun des doigts ainsi que le nez quatre fois, mais je ne me suis jamais cassé une côte. Je suis donc rafistolé de partout, mais je n'ai jamais souffert autant qu'aujourd'hui. »

Cette violence latente passe heureusement au second plan lorsque la musique s'en mêle. Notes aigrelettes d'orgue d'un autre âge et riffs entêtants de guitare sans apprêt se conjuguent pour accueillir des textes qui donnent la chair de poule. Sans oublier de surveiller ses arrières, on songe aux meilleurs auteurs de la fameuse série noire avant de se plonger dans l'univers glauque mais hypnotisant de ce groupe aux frontières du réel.

Pour faire mentir la légende, l'homme qui nous reçoit dans un salon de l'American Hotel d'Amsterdam joue la carte de la séduction. Victime d'une blessure au basket, une côte cassée, il s'excuse d'une léthargie provoquée par le Valium et répond à chaque question avec une franchise rare.

Lorsque le succès pointe du nez, la plupart des groupes changent leur manière de vivre. Vous semblez être toujours les mêmes...

« Ma mère me disait toujours que je suis une vieille âme solitaire. Même quand j'étais tout petit, elle pensait que j'avais déjà vécu énormément. Peut-être même dans d'autres vies et à d'autres époques. Elle a peut-être raison. Pour revenir à votre question, je crois effectivement avoir évolué, mais plutôt dans le bon sens. Je suis de meilleure compagnie aujourd'hui. Mais je suis très mal placé pour juger. »

Pensez-vous que le processus d'écriture vous ait aidé à trouver cette ébauche de sérénité dont vous parlez ?

« Peut-être... John (Curley, le bassiste du groupe) fait partie de mes meilleurs amis. Un jour, il m'a dit que sans l'écriture et la musique, je me serais sans doute retrouvé derrière les barreaux. Je serais peut-être mort, de mort violente. En tout cas, j'aurais mal tourné.

Je suis effectivement obsédé par certaines choses qui pourraient agir sur ma santé mentale si je n'étais capable de les expurger par la musique. C'est un cliché que de l'affirmer mais, dans mon cas, la musique se confond avec une thérapie plutôt efficace. »

John justement reste en phase avec la réalité en produisant de jeunes groupes dans son studio...

« Nous nous connaissons depuis une bonne dizaine d'années maintenant. Pourtant, nous avons délibérément choisi de ne pas tous vivre dans la même ville. Nous travaillons toujours essentiellement à Cincinnati mais dorénavant nous devons prendre rendez-vous et consulter nos agendas respectifs pour nous rencontrer.

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The Afghan Whigs au festival Rock Herk à Herk-de-stad (Belgique) le 20 juillet 2024 - © Christophe Dehousse

Je vis pour ma part à Seattle et Rick s'est installé à Minneapolis. Paul, notre nouveau batteur, habite toujours à Memphis. Donc, lorsque nous enregistrons, nous séjournons tous chez John. Pendant quelques semaines, nous vivons comme une véritable famille. Nous partageons les repas. Nous sortons ensemble. Nous retrouvons cette mentalité de groupe, de gang plus exactement, que nous développons en tournée.

Mais nous serions incapables de vivre constamment de cette manière. D'ailleurs, nous apprécions chacun un climat et un paysage différent. »

Le studio de John à Cincinnati possède sa propre page sur le World Wide Web, la partie la plus visible de l'hydre Internet. Avez-vous également songé à communiquer entre vous en utilisant le courrier électronique, en envoyant des sons par modems par exemple ?

« Je suis le seul de nous quatre qui n'a jamais acheté un ordinateur ! Depuis que j'ai vu "2001, Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick, j'ai une peur bleue des ordinateurs et surtout du mauvais usage qui peut en être fait. Je ne veux pas que qui que ce soit puisse tout connaître de moi. A fortiori s'il s'agit d'une machine !

Personnellement, je continue à tout écrire à la main. J'envoie toujours mon courrier par la poste, comme dans le temps. Je ne veux d'ailleurs pas acheter d'ordinateur. »

Est-ce une des raisons pour lesquelles vous refusez d'expliquer vos chansons, pour laisser travailler l'esprit de vos auditeurs à leur manière ?

« C'est vrai que je n'aime pas décortiquer mes chansons. Parfois, sur le moment où j'écris, j'ignore moi-même quelles sont les significations profondes d'une chanson. Je ne le découvre que bien plus tard. Ou jamais parfois...

J'ai toujours aimé le mystère qui entoure les chansons que je préfère. Mick Jagger non plus n'a jamais disséqué ses chansons. Pas plus que Pete Townshend des Who. À mon avis, les conclusions définitives doivent être laissées à chacun. Certaines personnes se rapprochent sans doute plus que d'autres de la vérité mais ce n'est pas très important. »

À mon sens, les mots peuvent être les meilleurs amis mais ils peuvent également se transformer en véritable cauchemar. Ressentez-vous parfois l'angoisse de la page blanche ?

« J'ai écrit des chansons que personne n'entendra jamais. Elles ne sont pas destinées à être enregistrées. Pour certaines autres, je m'accompagne seulement de ma guitare acoustique et d'une boîte à rythme.

C'est le genre de truc sans importance que je gribouille en prenant un bain moussant ou en me promenant avec mon chat. J'écris donc énormément et celles qui atterrissent finalement sur un compact ne représentent que la partie immergée de l'iceberg.

Parfois Clyde, mon chat noir, est le seul et l'unique qui les entende jamais. En fait, il a parfois des comportements plus proches du chien que de ses congénères. Il adore se balader avec moi. Il se cache dans les buissons pour en sortir comme un diable afin de m'effrayer. C'est aussi un de mes meilleurs amis. »

Si je devais choisir une chanson qui vous caractérise sur cet album, je prendrais "Night By Candlelight"...

« C'est l'avant-dernière chanson que j'ai composée. Nous n'avions plus beaucoup de temps au compteur avant de terminer l'enregistrement. Je devais encore chanter sur cette chanson-là ainsi que "Going To Home".

Nous avons travaillé sur ce disque à Seattle. Une des personnes que j'apprécie particulièrement dans cette ville où je vis s'appelle Shawn Smith. Il partage son temps entre différents projets musicaux, Pigeonhead et Satchel notamment. Il n'avait pas d'endroit où dormir et partageait donc mon appartement.

Quand j'ai écrit les chansons, je lui ai demandé de m'aider à les chanter. Je désirais une voix plus aiguë en opposition à la mienne. »

Le côté personnel de l'écriture vous a sans doute dicté de vous mettre vocalement en retrait. Je ne sais ce qu'en penserait monsieur Freud...

« Laissons à chacun le soin de tirer ses propres conclusions. Mais honnêtement, j'ignore si "Night By Candlelight" me ressemble vraiment. Tout ce que je peux dire, c'est que ma maman l'apprécie beaucoup. »

Sur trois chansons, on remarque la présence d'une violoniste, Barbara Hunter. Elle était déjà présente sur le précédent album. Fait-elle partie du groupe ?

« Nous apprécions tellement son apport musical que nous l'avons invitée à se joindre à nous en tournée. Le claviériste Harold Chichester sera également de la partie. »

En venant de Bruxelles, sur l'autoroute, j'écoutais la cassette et une chanson comme "Going To Town" m'a semblé être faite pour ce genre de situation. La filiation avec certaines chansons de Stevie Wonder m'est également apparue...

« C'est effectivement l'endroit idéal avec le ronronnement du moteur et les arbres qui défilent à toute vitesse.

Quant aux ressemblances avec Stevie Wonder, elles ne sont pas tout à fait fortuites. En studio, nous avons pris l'habitude de jouer quelques chansons de son répertoire pour nous amuser. C'est vraisemblablement la raison pour laquelle nous avons eu envie d'utiliser le clavinet qui donne un son si particulier à des chansons immortelles comme "Superstition".

Notre claviériste Harold a privilégié des sons un peu vieillots en employant non seulement le clavinet mais aussi un orgue d'église ou un Hammond B3 aux sonorités désuètes. Je crois que l'ambiance générale de "Black Love" s'en ressent.

C'est vraiment un disque avec une atmosphère citadine. En écoutant la cassette en rentrant du studio dans ma voiture, j'ai moi aussi remarqué que le mouvement de la voiture apportait cette dimension nouvelle dont vous parlez. Je tapotais du pied en rythme sur l'accélérateur. Je recommanderais donc que ce disque soit de préférence écouté dans une voiture. »

Cette référence à Stevie Wonder et à la musique noire en général n'est pas totalement anodine. Elle est déjà présente sur votre dernier enregistrement pour le label mythique Sub Pop "Uptown Avondale", des reprises de classiques Motown comme "Band Of Gold", et ensuite cette nouvelle version de "Can't Get Enough Of Your Love" de Barry White pour le film "Beautiful Girls". On peut déceler pas mal d'emprunts à la musique noire dans la carrière des Afghan Whigs. C'est plutôt étrange pour un groupe autrefois qualifié de grunge, comme Nirvana...

« C'est simplement un reflet de ma propre collection de disques. J'ai parfois envie de jouer des chansons que je connais depuis toujours. Tous ces titres font partie de ma vie.

De plus, nous les jouons très différemment des versions originales. Il ne s'agit aucunement d'une copie. Avec "Black Love" et avec nos propres compositions, nous montrons notre passion pour la soul et le rhythm'n blues en général. »

Concerts:

27 septembre: Le Trabando - Paris (France)

28 septembre : Paradiso - Amsterdam (Pays-Bas)

1 octobre: OM - Liège (Belgique)

4 octobre: De Roma - Anvers (Belgique)

5 octobre: Ancienne Belgique - Bruxelles (Belgique)

(Stéphane Soupart - Photo: © Christophe Dehousse)

Photo 1&2: The Afghan Whigs au festival Rock Herk à Herk-de-stad (Belgique) le 20 juillet 2024

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