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IN MEMORIAM - Cassandra Wilson, icône du jazz et du blues

  • 05 sept. 2026 12:30

La chanteuse américaine Cassandra Wilson, au timbre inimitable, à la fois puissant et sensuel, qui avait fait d'elle une icône du jazz et du blues, est morte ce mercredi 2 septembre à 70 ans. Pour saluer sa mémoire, nous republions dans son intégralité une interview réalisée en 1995, à l'occasion de la sortie de New Moon Daughter, considéré comme un de ses albums incontournables.

De son paternel musicien de jazz, la chanteuse américaine a hérité une passion immodérée pour les méandres d'une interprétation noueuse, épicée et magnifiquement unique.

Signée par Blue Note, référence ultime en matière de jazz, cette enfant de Jackson, dans le Mississippi, plante ses chansons dans un terreau musical fertile. À l'approche de la quarantaine, cette mère de famille longtemps cantonnée aux seconds rôles jouit d'une réputation grandissante. Le fantôme paternel et ses acolytes aux noms mythiques, de Thelonious Monk à Ella Fitzgerald, planent sur un répertoire teinté de bleus, au cœur comme aux notes.

Refusant les œillères, Cassandra Wilson refuse de satisfaire les seuls puristes. Depuis « Blue Light 'Til Dawn », son précédent recueil de mélopées obsédantes, elle découvre un autre répertoire qu'elle triture et métamorphose avec une sensibilité à fleur de peau. Sur le fond, une chanson comme « Strange Fruit », métaphore frissonnante sur la piètre condition des Noirs dans le Sud d'antan, rend de toute évidence hommage à Billie Holiday, toujours en point de mire. En prenant la plume pour « A Little Warm Death », au sujet brûlant, ou en s'acoquinant magnifiquement à U2 (« Love Is Blindness », méconnaissable) ou au patriarche Neil Young (« Harvest Moon »), Cassandra Wilson n'évite pas toujours les atmosphères identiques. Entre rhythm'n'blues poisseux et jazz classieux, sa passion évidente, subtilement assaisonnée de souffrance et d'espoir, émeut toujours et chavire parfois. Elle nous offre une musique qui sent autant la moiteur des bayous de Louisiane que la sueur des esclaves noirs au travail dans les champs de coton...

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Cassandra Wilson (© Wiki CC by SA)

J'aime l'idée qu'une chanson également peut également être transformée par les qualités propres de son interprète du moment. C'est un exercice que tu pratiques depuis toujours.

« Quand je décide d'ajouter une reprise à mon répertoire, je veux en explorer toutes les possibilités. C'est comparable à une plongée en apnée dans l'univers de quelqu'un d'autre. Si une chanson possède de réelles qualités, chacun peut la rapprocher à sa manière de ses expériences personnelles. D'une certaine manière, elle appartient à chacun des interprètes qui se succèdent, mais également à chacun des auditeurs. On n'explique pas vraiment cette alchimie... ».

Sur scène, tu es accompagnée par des musiciens aux racines puissamment enfouies dans le jazz. Cet environnement te permet-il de pratiquer une certaine forme d'improvisation ?

« Je ne donne jamais deux concerts identiques. Mes musiciens n'ont jamais été tenus par une partition stricte. Ils aiment se laisser aller à une certaine improvisation et s'avèrent particulièrement doués pour ce genre d'exercice. Ils adorent les risques. À mon sens, cette approche de la musique permet de conserver un intérêt sur le long terme. En montant sur les planches, nous ne savons jamais exactement dans quelle direction nous allons voyager. C'est particulièrement excitant. Bien évidemment, toutes les chansons ne se prêtent pas de la même manière à cette liberté d'expression... ».

Tu ne revendiques donc pas toute l'attention du public...

« Bien sûr que non. Sans le groupe qui m'accompagne, sur disque comme en tournée, je n'arriverais pas à m'exprimer correctement. En tant que chanteuse, le public se focalise davantage sur moi, mais je pense que chaque musicien a quelque chose à dire en son nom propre ».

Est-ce important d'entretenir des liens privilégiés avec certains musiciens ?

« C'est un cliché, mais j'ai l'impression d'être entourée par une véritable famille. Aujourd'hui, nos relations musicales sont très intuitives. Il n'est plus besoin de beaucoup discourir sur les chansons et leur interprétation. Quand un nouvel élément se joint au noyau de base, il faut apprendre à se connaître avant d'aller de l'avant. Pour permettre à un concert d'atteindre des sommets rarement visités, il faut absolument être entourée de gens qui comprennent votre langage, visuel et physique, émotionnel et musical. Sans cette complicité rare, la liberté d'expression artistique est muselée. Lonny Plaxico, bassiste du groupe, et moi-même travaillons ensemble depuis 1985. Entre nous, les mots sont superflus. Notre relation ressemble à celle d'un couple marié. Nous nous connaissons sur le bout des doigts ».

Est-il plus proche de vous que certains de vos meilleurs amis ?

« Bien sûr. Quand on connaît quelqu'un sur le plan musical, ses petits travers et ses qualités humaines apparaissent automatiquement ».

L'interprétation, la tessiture de votre voix et le choix des chansons elles-mêmes, comme « Death Letter » (une reprise du bluesman Son House, disparu en 1988), sont mélancoliques, voire même d'une tristesse lancinante. Est-ce un hasard ?

« Rien n'arrive jamais par hasard. À mon niveau, j'essaie d'éviter la morosité en regardant la mort dans les yeux, en essayant de l'apprivoiser. C'est très consciemment que j'explore différentes manières de mourir. Je ne la considère pas comme une étape finale. Je ne l'associe pas non plus nécessairement avec ce froid ultime. Je préfère placer la mort au centre de ma vie pour apprendre à l'accepter ».

Tu as d'ailleurs signé une chanson qui s'intitule « A Little Warm Death ».

« C'est un emprunt à l'expression française « la petite mort » ! J'ai simplement ajouté la notion de chaleur. C'est le point précis, dans une relation sexuelle entre deux êtres humains, où la vie devient possible. Cet état existe au moment même où nous perdons conscience pendant quelques secondes. C'est pour le moins surprenant... ».

Avant d'entamer cette conversation, nous avons parlé des défilés de mode parisiens. J'ai cru déceler une étincelle dans tes yeux (elle glousse !). En regardant les vêtements que tu portes aujourd'hui ou les pochettes de tes disques, on se rend compte que le paraître possède une réelle importance à tes yeux...

« Bien sûr. Je ne suis pas une dingue de fringues, mais j'ai toujours accordé beaucoup d'attention à ma garde-robe. En fait, je m'intéresse à la mode parce que c'est un vivier de création. C'est la raison principale. Comme la musique, la mode s'amuse souvent à raviver des recettes du passé pour les adapter à l'époque. Finalement, c'est un peu ce que je fais ! ».

Que penses-tu de l'importance croissante des mannequins noirs dans ce monde très fermé ?

« Je crois comprendre le phénomène. Sans même parler du racisme qui privait jusqu'à présent les femmes noires de travailler pour la publicité ou les magazines, elles possèdent tout simplement une énergie et un sens du rythme qui éclipsent tous les autres mannequins. C'est assez fascinant ».

 

Stéphane Soupart (interview: Etienne Tordoir)

Photo 1 : © Mark Seligerb National Endowment For The Arts

Photo 2 : Wiki CC by SA

CD « New Moon Daughter » chez Blue Note, EMI

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