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Nouveau Testament : 42 pages perdues redeviennent lisibles après des siècles

  • 04 mai 2026 17:30

À Glasgow, l’imagerie multispectrale redonne vie à 42 pages du Codex H et révèle comment on lisait les Lettres (Épîtres) de Saint Paul.

Parfois, un livre survit précisément parce qu’il a été maltraité. Découpé, déplacé, glissé dans d’autres volumes, réduit à un simple matériau d’atelier... Un bon parchemin, encore solide, trop précieux pour être jeté. C’est ainsi que le Codex H a traversé près de quinze siècles : en perdant des morceaux, en changeant de fonction, en laissant sur les pages voisines une sorte d’ombre chimique du texte qu’il portait autrefois.

De ces ombres viennent de ressurgir 42 pages perdues de l’un des plus importants manuscrits anciens liés au Nouveau Testament. Le travail a été mené à Glasgow par Garrick Allen, professeur de théologie et de critique biblique, aux côtés d’un groupe international de chercheurs. Le Codex H est une copie du VIe siècle des Lettres de Saint Paul ; un témoin très ancien de la manière dont ces textes circulaient, étaient lus, organisés et compris.

Son histoire passe par le Monastère de la Grande-Laure, sur le mont Athos, en Grèce, l’un des hauts lieux du monachisme orthodoxe. Entre le Xe et le XIIIe siècle, le manuscrit fut démembré. Certaines pages ont été réutilisées comme matériau de reliure, d’autres comme feuillets de garde, ces pages placées au début ou à la fin d’un volume pour protéger le texte principal. Un geste pratique, médiéval, bien moins choquant qu’il ne nous paraît aujourd’hui : le parchemin coûtait cher, les livres s’usaient, les matériaux circulaient.

À partir de là, le Codex H a commencé à se disperser. Les fragments connus aujourd’hui ont abouti dans des institutions et des bibliothèques en Italie, en Grèce, en Russie, en Ukraine et en France ; d’autres étapes de son histoire mènent également à Paris, Turin, Kyiv, Moscou, Saint-Pétersbourg et de nouveau au mont Athos. Un moine français du XVIIIe siècle fut parmi les premiers à reconnaître et à cataloguer une partie de ce matériel, donnant un premier ordre à un objet qui avait perdu son corps originel. Pendant des siècles, toutefois, le manuscrit est resté une sorte de puzzle dont il manquait bien trop de pièces.

Le tournant est venu d’un détail physique. À un moment ultérieur de sa vie, le manuscrit avait été ré-encré. Cette encre nouvelle, au contact des pages voisines, a laissé des traces chimiques, légères, presque invisibles. Une sorte d’image en miroir, un négatif involontaire du texte. Les chercheurs les ont qualifiées de "ghost text" ("texte fantôme") : des mots disparus de la page originale, restés imprimés ailleurs comme une empreinte laissée trop longtemps sur une vitre.

Pour les lire, il a fallu recourir à l’imagerie multispectrale, une technique qui photographie le manuscrit sous différentes longueurs d’onde de lumière et fait apparaître des signes que l’œil humain ne parviendrait pas à percevoir. En collaboration avec la Early Manuscripts Electronic Library, les chercheurs ont analysé les pages subsistantes et sont parvenus à extraire plusieurs niveaux d’information d’un même feuillet physique. En pratique, une page conservée pouvait livrer le fantôme d’autres pages perdues. Pour confirmer l’âge du matériel, l’équipe a également travaillé avec des experts à Paris, en recourant à la datation au carbone 14 : le parchemin remonte bien au VIe siècle.

Les empreintes fantômes de l’encre

La découverte doit être considérée pour ce qu’elle raconte réellement. Les 42 pages retrouvées concernent des passages déjà connus des Épîtres pauliniennes : aucun rebondissement digne d’un roman, donc, avec des passages inconnus du Nouveau Testament. Sa valeur est ailleurs, et elle est bien plus intéressante : dans la manière dont ce texte était organisé, corrigé, parcouru par ceux qui le copiaient et par ceux qui l’utilisaient.

Le Codex H conserve en effet l’un des témoignages les plus anciens de l’appareil eutalien, un système d’orientation du texte composé de prologues, de listes de chapitres, de divisions internes, de marqueurs de citations et d’autres outils conçus pour guider le lecteur. Avant la numérotation des pages, avant les index tels que nous les entendons aujourd’hui, avant l’habitude moderne de retrouver un passage grâce à des coordonnées rapides et standardisées, il fallait faire usage d’autres “cartes”. C’est précisément ce que montre le manuscrit : une Bible lue avec des outils éditoriaux anciens, construits pour accompagner le regard et la mémoire.

Les nouvelles pages permettent aussi d’observer le travail des scribes. Corrections, annotations, interventions ultérieures : des signes infimes, et pourtant décisifs. Le texte sacré, dans sa forme matérielle, apparaît comme un objet vivant, manipulé, vérifié, mis en ordre, lu au sein de communautés bien réelles. Des personnes qui copiaient, comparaient, ajustaient. Des personnes qui avaient besoin de s’orienter parmi les mots, tout comme celui qui, aujourd’hui, place un signet, souligne une phrase, laisse une note en marge. Les siècles passent mais demeure le geste de la main qui cherche à se repérer.

Il y a là aussi un paradoxe presque touchant. La pratique médiévale du réemploi, jugée ensuite avec sévérité par de nombreux collectionneurs européens du XIXe siècle, a contribué à sauver ce qui semblait voué à disparaître. Ces pages, transformées en support pour d’autres livres, ont continué d’exister. Elles ont perdu leur fonction originelle, mais conservé assez de matière pour permettre à la technologie contemporaine de les faire à nouveau parler.

Garrick Allen a qualifié de "monumentale" la récupération de ces nouveaux éléments sur l’aspect originel du Codex H. Le terme, cette fois, tient la route. Car ici, le passé refait surface sans qu’il soit besoin de le mettre en scène : il suffit d’un parchemin du VIe siècle, d’une encre qui a taché la mauvaise page et d’une machine capable de voir là où nous ne voyons que du silence.

Aujourd’hui, il ne reste du Codex H que des fragments, alors que l’original devait se composer de centaines de pages. Une nouvelle édition imprimée est en préparation et une version numérique met les matériaux récupérés à la disposition des chercheurs et du public.

Source : University of Glasgow

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