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"Terricidio", le cri inaudible des peuples autochtones : pourquoi le livre de l’activiste mapuche Moira Millán est un incontournable

  • 06 juin 2026 10:27

"Terricidio" est l’essai dans lequel Moira Millán, gardienne du territoire mapuche en Argentine, dénonce la destruction systémique du vivant : non seulement celle des écosystèmes matériels, mais aussi celle des savoirs ancestraux.

Il est des mots qui, une fois croisés, changent notre façon de regarder le monde. "Terricide" ("terricidio" en espagnol) en fait partie. Ce n’est pas seulement un néologisme politique ou écologiste, mais aussi un mot né de la douleur, de la résistance et de la mémoire des peuples autochtones d’Amérique du Sud. Un mot qui tente d’exprimer une réalité que des termes comme "crise climatique" ou "catastrophe environnementale", à eux seuls, ne parviennent plus à contenir.

Pourquoi ? Parce que le terricide englobe aussi et surtout l’anéantissement simultané des écosystèmes, des cultures, des langues, des communautés, des corps et des relations. C’est le génocide des peuples. L’écocide de la Terre. L’épistémicide des savoirs ancestraux. Le féminicide comme outil de domination.

Ce concept a été forgé par Moira Millán, activiste et écrivaine mapuche argentine, qui apporte aujourd’hui cette réflexion en Europe avec son essai “Terricidio. Sabiduría ancestral para un mundo alterNATIVO.”

Donner un nom à la violence

Dans le livre, Moira Millán raconte comment le concept de terricide est né de l’écoute des récits de femmes autochtones : viols, disparitions, dévastation environnementale, expropriation des terres, persécutions contre les communautés natives.

À un moment donné, écrit-elle, elle s’est rendu compte que des termes distincts comme écocide, génocide ou féminicide ne suffisaient plus. Parce que tout était lié.

“De nos jours, le génocide n’a plus besoin d’armes ni de balles. Il passe désormais par la criminalisation de la protestation, quand nous nous opposons à la pollution, à la pénurie d’eau, aux monocultures forestières, à l’agro-industrie, aux grands domaines fonciers et à la pollution sonore, parmi tant d’autres moyens de nous affaiblir, de nous rendre malades et de nous tuer”, peut-on lire.

C’est peut-être là l’un des aspects les plus puissants du livre : nous rappeler que la destruction de la planète ne se produit jamais de manière isolée. Quand une forêt est abattue, c’est souvent une culture qui est aussi effacée. Quand l’eau est privatisée, ce sont d’abord les communautés les plus vulnérables qui sont touchées. Quand un territoire est transformé en zone d’extraction, la biodiversité disparaît, entraînant avec elle les langues, la spiritualité et les mémoires collectives.

Le terricide apparaît ainsi comme un projet politique et économique clair.

Le livre de Moira Millán

"Terricidio" est certes un essai écologiste, mais c’est aussi et surtout un texte qui mêle autobiographie, spiritualité, mémoire autochtone et critique féroce du capitalisme colonial. Millán écrit en tant que femme mapuche, en tant que « gardienne de la Terre », comme elle se définit elle-même.

“Je suis née avec le ‘newen’ - l’esprit - de weychafe, de celle qui défend la vie. Je suis une gardienne de la Mapu, la Terre, et non une dirigeante. Weychafe vient de weychan, qui signifie ‘lutter’. Certains traduisent weychafe par guerrier, mais en réalité ce n’est pas le cas, car la Nation mapuche n’était ni expansionniste ni guerrière, elle se défendait. Le weychan est le processus légitime d’autodéfense.”

Elle ne parle pas de la nature comme d’une entité extérieure à l’être humain, mais comme d’un réseau vivant dont nous faisons partie. C’est pourquoi, dans ses pages, le territoire n’est jamais seulement un territoire : il est une identité, une appartenance, une mémoire et un corps. Et c’est aussi pour cela que, parmi les passages les plus intenses, figurent ceux consacrés au déracinement des peuples autochtones, contraints d’abandonner leurs terres pour finir dans les périphéries urbaines, au sein d’un système qui transforme tout en profit et en consommation.

Les villes, raconte Millán, deviennent des lieux d’isolement, de perte et de déconnexion d’avec la Terre. Et il est difficile de ne pas reconnaître, au fil de ces pages, une réalité qui nous concerne tous : ce sentiment contemporain de vivre toujours plus coupés de la nature et des autres.

Nous ne sommes pas tous responsables de la même manière

L’un des points les plus intéressants du livre porte sur la critique de la notion d’Anthropocène, cette époque géologique dominée par l’impact humain sur la planète. Pour Millán, parler de "l’humanité" de façon générique risque d’effacer les responsabilités historiques du colonialisme et du capitalisme global.

“Nous n’avons pas tous dévasté la Terre de la même manière”, écrit-elle. “Il existe des peuples qui, depuis des siècles, cherchent à vivre en équilibre avec les écosystèmes, et ce sont souvent ces mêmes peuples qui sont aujourd’hui les plus durement touchés par l’extractivisme et la violence économique.”

“Parler d’Anthropocène revient donc à nier qu’il existe une partie de l’humanité qui coexiste en harmonie – ou du moins essaie de le faire – avec la Terre. J’ai donc jugé crucial de défendre une nouvelle terminologie ; une approche qui propose une caractérisation de cette réalité en prenant en compte le point de vue des peuples telluriques, des peuples autochtones. C’est ainsi qu’est né le concept de Terricidio.”

C’est une réflexion dérangeante, mais nécessaire. Surtout aujourd’hui, alors que la crise climatique est de plus en plus souvent présentée comme une simple urgence technique à gérer à coups de nouvelles technologies et de transitions énergétiques, en oubliant les profondes inégalités qui l’ont produite.

Enfin, le sous-titre du livre, “Sabiduría ancestral para un mundo alterNATIVO” (en français, “Sagesse ancestrale pour un monde alternatif”), pourrait sembler utopique. En réalité, il est extrêmement concret. Millán n’idéalise pas les peuples autochtones et ne propose pas un impossible retour en arrière. Elle invite plutôt à restaurer une autre vision de notre relation avec la Terre : non pas fondée sur la domination, mais sur la réciprocité.

Dans le texte revient souvent le concept mapuche de "Buen Vivir", une vie en harmonie avec le territoire, les autres êtres vivants et les forces de la nature.

“Le ‘Buen Vivir’ est le seuil épistémologique le plus élevé pour atteindre la santé physique, spirituelle et mentale. Le ‘Buen Vivir’ n’est pas possible sans territoire. C’est pourquoi il représente aujourd’hui aussi la possibilité de guérir notre lien avec la Terre […]”

C’est peut-être la raison pour laquelle "Terricidio" nous parvient avec une telle force : alors que le monde continue de parler de croissance infinie, Moira Millán nous oblige à nous poser une question bien plus essentielle : comment continuer à vivre sans détruire ce qui rend la vie elle-même possible ?

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