Pendant de nombreuses années et dès la naissance du groupe qu’elle a fondé avec son compagnon Chris Stein fin 1974, son âge exact est resté un secret aussi bien gardé que les coffres-forts de Fort Knox
Rien, dans ses origines, ne laisse présager la trajectoire à venir. Née Angela Trimble à Miami (Floride ) et confiée rapidement aux services de l'adoption, elle ne cache plus depuis longtemps son millésime de naissance (1945) et affiche même avec une certaine fierté son récent statut d’octogénaire. Le visage de la chanteuse ne suscite plus les rêves humides d’une génération d’adolescents boutonneux et Debbie assume sans sourciller (et sans Botox) son statut d’icône et de femme libre.
Élevée à Hawthorne, dans une banlieue tranquille du New Jersey, elle grandit dans une famille adoptive tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Ce sont ses nouveaux parents qui lui offrent le patronyme de Deborah Ann Harry. Progressivement, elle se découvre une passion pour la musique notamment pour Petula Clark et les groupes féminins en vogue dans les années 60. A la fin de cette décennie magique dans la musique américaine, un peu bravache, elle décide de tenter sa chance à New York juste de l’autre côté de l’Hudson. Comme pour beaucoup d’autres rêveuses qui débarquent de leur province, la ville de tous les possibles n’offre d’abord que galères et petits boulots mal payés. Elle vivote d’abord comme serveuse ou vendeuse dans des magasins parfois improbables comme une animalerie.
Elle chante d’abord au sein de The Wind In The Willows, un groupe folk au parfum hippie dont elle n’est qu’une des voix féminines. Tombé dans l’oubli, leur seul et unique album éponyme enregistré en 1968 deviendra un Graal en quête duquel les fans absolus de Debbie Harry s’embarqueront une dizaine d’années plus tard. J’en possède encore une copie en vinyle. Après quelques années d’errance supplémentaires, après avoir échappé à une tentative de kidnapping racontera-t-elle des décennies plus tard, elle participe à une autre aventure qui a encore laissé moins de traces: The Stilettoes. Aux côtés d’un trio de jeunes femmes aussi délurées qu’elle, Debbie y croise Chris Stein avec lequel elle forme Blondie en 1974. Pendant une quinzaine d’années, ils vivront le parfait amour et écriront quelques-unes des plus belles plages de la new wave américaine. Toutes d'une limpide évidence et sans chichis littéraires inutiles. Le groupe naissant gravite autour du CBGB’s, le club mythique qui a vu les premiers pas des Talking Heads ou de Television, Debbie et Chris ont été chercher leur nom de scène dans des grimoires beaucoup moins intellos. En effet, ils caressent l’ambition de donner corps et vie à l’héroïne de papier créée par Chic Young dans les années 30. Avec une certaine délectation, Debbie jouera donc le rôle de cette ravissante ingénue à la chevelure peroxydée. Du moins pendant la première vie du groupe jusqu’en 1982 avec des albums mémorables comme "Plastic Letters" et "Parallel Lines", tous deux publiés en 1978. A cette époque, le groupe emprunte autant aux Shangri-La’s qu'aux New York Dolls, autant à la culture disco qu'au rock garage. Cette hybridation déroute les puristes mais constitue précisément la quintessence de leur cocktail enivrant avec les hymnes que sont devenus "In The Flesh" (1976), "Denis" (1978), "Atomic" (1979), "Call Me" (1980) pour le générique du film "American Gigolo" sans évidemment oublier "Heart Of Glass" (1979). Après l'album "The Hunter " (1982), une première séparation conduit Debbie à persévérer un temps dans une carrière solo sans grand éclat. Des cinq albums studio quelle enregistre, le premier en date "Kookoo" laisse le souvenir le plus piquant essentiellement pour sa pochette qui, entre acupuncture et bondage, maltraite le visage de la chanteuse. Le reformation de Blondie en 1999 et les cinq albums qui s’ensuivent ne laissent pas non plus de souvenir impérissable même s'ls se laissent écouter sans déplaisir. Annoncé depuis belle lurette, notamment par le batteur Clem Burke décédé depuis, le sixième se fait toujours attendre mais porte déjà un titre: "High Noon". Reporté plusieurs fois, il est maintenant annoncé pour l’automne 2026. Wait and see !
Dans sa biographie "Face It" (2019) et dans les rares interviews qu’elle accorde, la désormais octogénaire révèle un humour teinté d’ironie, une intelligence sans faux semblant et une absence totale de nostalgie complaisante. Elle parle de la vieillesse avec une franchise qui désarçonne, de la beauté comme d'un outil qu'elle a utilisé consciemment et de la célébrité comme d'un phénomène qu'elle n'a jamais tout à fait compris.
(Stéphane Soupart - Photo: © Etienne Tordoir)
Photo: Debbie Harry avec Blondie sur la scène de l’Ancienne Belgique à Bruxelles (Belgique) le 6 septembre 1978
